CHRISTOPHE INTIME, BENEDICTE LA CAPRIA

Christophe Intime c’est, d’abord, un album enregistré en formation très légère d’un concert très privé donné en 2014*. C’est désormais un livre dont l’auteure, Bénédicte La Capria, « a partagé les deux dernières années de la vie de Christophe ». Ainsi est-elle présentée par son éditeur en 4ème de couverture, légitimant le sérieux et l’intérêt de son témoignage par cette proximité. Le propos, ce sont les souvenirs qu’elle a, dit-elle, commencé à noter le lendemain de sa mort ; « Je ne voulais pas l’oublier ». Bien qu’il n’y ait pas eu réellement de vie commune, l’intimité qu’elle livre est celle d’instants off et de parenthèses publiques. Ils sont rapportés en cent « vignettes », en mode Merci pour ce moment mais avec beaucoup de tendresse et une extrême bienveillance. Ce sont des lieux, des moments, des humeurs, des gestes, des conversations, des échanges de textos. Ils disent l’ordinaire d’un quotidien : travail, perfectionnisme tatillon, cynisme, vulnérabilité, manies domestiques, santé précaire, générosité dispendieuse, passions, élasticité de la relation. L’obsession addictive du dernier des Bevilacqua aussi : la Femme. Elle s’esquissait déjà dans les souvenirs par lui consignés dans Christophe Vivre la nuit, rêver le jour**. De son premier succès –Aline– à son ultime album –Les vestiges du chaos– elle est le fil rouge de son répertoire. Avec les filles, il avait un succès fou. Mais ce que nous dit l’auteure, c’est que la Femme selon Christophe n’est pas que muse. Elle est l’érotisme, elle est le sexe. Son âge avancé n’en avait pas altéré l’appétit : « Hâte que tu viennes me masser le cul… le ventre… Ta langue, tes dents… Je viendrai te flairer – te lécher comme un délice » écrit-il à l’auteure, Don Juan tenu en échec par le « célibat marital » qu’elle lui imposa.

Éditions Albin Michel

* Switchmusics février 2015 **Switchmusics mai 2021

CHRISTOPHE INTIME, BENEDICTE LA CAPRIA

GEORGE BEST, V.DULUC, KRIS, F.CALVEZ

En couverture, une (énième) réécriture de la pochette d’Abbey road, en mode Jeu des 7 erreurs. L’image s’imposait pour amorcer le récit de la vie de George Best, une vie consumée jusqu’au trop-plein. Dans les années 60, qui pulsent au rythme du Swinging London, le Royaume-Uni le surnomme « le cinquième Beatles ». Comme George Martin, musicien aguerri et producteur génial des studio EMI sans lequel les Beatles ne seraient pas devenus les Beatles. Best fait ses gammes ballon au pied, des récitals de dribbles, des soli de la tête. Il hystérise les foules dans les stades, est adulé hors les stades, suscitant chez les jeunes femmes, chez les moins jeunes aussi, une Bestmania à rendre jaloux les Fab Four. Mais si Martin est un gentleman rangé, Best ne s’embarrasse pas des conventions d’une sociabilité policée. Ses frasques et ses excès en tous genres scandalisent l’Angleterre conservatrice dont l’émancipation reste balbutiante. C’est un jouisseur, sans mesure ni entraves. Ayant autant d’esprit qu’il a les pieds agiles, ses nombreuses punchlines le disputent à son génie du jeu, couronné par un ballon d’or (1968). Des tabloïds aux media plus urbains, tous les relateront scrupuleusement avec une gourmandise jamais assouvie. Best vivait son époque comme les pop-stars qui le côtoyaient. Rien ni personne ne se refusait à lui. Comme elles, il incarnait cette jeunesse qui bousculait l’ordre ancien. Symbole de cette fracture générationnelle, les tensions qui l’opposèrent, roturier virtuose, à son partenaire des Red Devils en fin de carrière, Sir Bobby Charlton. Il mourra démuni : “J’ai dépensé 90% de mon argent dans l’alcool, les filles et les voitures de sport – le reste, je l’ai gaspillé”. Tout cela, George Best, Twist and shoot le rapporte. Confucius prétend qu’Une image vaut mille mots. L’assertion vaut-elle pour cette bande dessinée, adaptation du récit captivant de la vie de George Best par Vincent Duluc (Le Cinquième Beatles, Stock- 2014) ? Définitivement oui, dessin dynamique et mise en couleur particulièrement réussie. Le scenario de Kris laisse beaucoup plus circonspect. Poussif, sans rythme, les citations empruntées au texte de Duluc sont si nombreuses que l’on ne tire pleinement profit de la BD qu’après l’avoir lu. Mais puisque Confucius fait autorité, priorité aux images.

Éditions Delcourt

GEORGE BEST, V.DULUC, KRIS, F.CALVEZ

UNE HISTOIRE DU VELVET UNDERGROUND, PROSPERI BURI

C’est une histoire courte :1965-1970. Mais séminale. On ne compte plus les groupes, des années punk à aujourd’hui, qui s’en réclament : le Velvet Underground est sempiternellement invoqué pour rapiécer toutes les ambitions et documenter les recherches en légitimité. Ce qui est su et dit communément de l’aventure VU autour de Lou Reed, c’est, au premier chef, John Cale, Nico, Andy Warhol, la Factory ; plus confusément, parce que moins caractériels, ego mieux domestiqué, Sterling Morrison, Moe Tucker, Doug Yule. Et Steve Sesnick, manager opportuniste et providentiel, personnage pivot comme l’aura été Warhol avant lui. Il évitera la déroute du groupe avant d’en devenir le fossoyeur. Mais qui peut citer Angus MacLise, batteur pré Tucker, celui auquel le groupe doit son nom, ce que rappelle opportunément Prosperi Buri ? Au fil des 80 pages, très renseignées, l’auteur rapporte un chapelet d’anecdotes – les pugilats à tout propos, l’échappée californienne dont ils reviendront couverts de goudron et de plumes, le réel flouté par la dope… – qui confirment, s’il en est besoin, la trajectoire tumultueuse du groupe. Groupe : rarement le terme fut aussi peu approprié tant le VU était avant tout une communauté d’intérêts individuels friable, chacun des membres tendu vers son propre projet, assumant finalement seul l’adversité, la frustration, l’insuccès, la lassitude, jusqu’à la séparation. Épilogue savoureux en images dans un échange imaginaire entre les deux rescapés et un interlocuteur non identifié ; peut-être vous.

Editions Dargaud (couverture cartonnée, bichromie – 16,5€)

UNE HISTOIRE DU VELVET UNDERGROUND, PROSPERI BURI

CHRISTOPHE, VIVRE LA NUIT, RÊVER LE JOUR -Souvenirs

Il y a peu, un fameux hebdomadaire français, sensible au poids des mots et au choc des photos, évoquait ainsi ce livre : « Il avait choisi de se mettre à nu dans des Mémoires qu’il n’aura pas eu le temps de publier de son vivant. » Qui aura pris le temps de le lire, ou simplement de le feuilleter, conclura plutôt qu’il n’aura pas souhaité prolonger l’écriture : « Christophe a écrit ce texte en 2011 et 2012… » Mémoires à trou béant, huit années passées à la trappe, et avec elles le très bel album Les vestiges du chaos (2016), Christophe, etc. Vol 1&2 (2019) -pleinement dispensables- et quelques tranches de vie bien remplies. Bien que rédigé de sa main, ce texte n’est pas non plus une autobiographie, trop d’informations, de redites, dispersées façon puzzle. Nous souscrirons donc au sous-titre Souvenirs. Souvenirs épars ; passer à la lecture c’est procéder à l’assemblage pour structurer un récit. Rien de vraiment inédit tant Christophe a dit en interview, exercice qu’il avait fini par apprivoiser. En posant ses souvenirs sur le papier, il rompt avec le rythme haché et les saillies disruptives si caractéristiques des ses interviews. Mais il creuse aussi plus avant son intime. Se dessine ainsi une autre approche du personnage, se révèlent des traits de personnalité moins évidemment perceptibles. Et reste le plaisir de retrouver son adresse, directe, sans circonvolutions, que prolongent Quelques mots bleus, recueil de pensées qui poétisent l’obsession d’une vie Bevilacqua : la femme.

Editions Denoël

CHRISTOPHE, VIVRE LA NUIT, RÊVER LE JOUR -Souvenirs

SCHNOCK, N°31

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Claude Moine a dit :

  • J’aimais beaucoup la bande dessinée ; j’ai même pris des cours, à l’œil, chez Jean-Claude Mézières. C’était avant qu’il fasse Valérian ;
  • A 14 ans je chantais le répertoire d’Eddie Constantine en l’imitant. Un môme de 14 ans qui chante « Ah ! les femmes », ça surprend… J’étais une sorte d’attraction, de phénomène de foire ;
  • Un jour, nous attrapons le bottin pour trouver une maison de disques. A la lettre A il n’y avait rien. A la B, Barclay. Au téléphone, on nous dit que les auditions ont lieu le mardi au studio Hoche. Le jour J, nous arrivons sur place et je me dirige vers les studios à l’étage. Impossible d’aller plus loin, car un gros noir tentait de monter péniblement, et à quatre pattes, les marches du grand escalier suivi par son serviteur portant sur un plateau une bouteille de whisky, un verre et des glaçons. Je me fraye un chemin et tombe alors sur Louis Armstrong ! J’arrive finalement au guichet et me retrouve à côté de Duke Ellington et Paul Newman. En voulant entrer dans un studio, je tombe sur Quincy Jones qui en sort ;
  • J’ai fait une tournée avec Gene Vincent ; c’était un type étrange, complètement alcoolique… Son grand truc, c’était de pousser hors du véhicule son passager assis à côté de lui tout en roulant ;
  • Louis Ferdinand Céline est un de mes auteurs favoris ;
  • Avec (Luis) Mariano, j’étais en co-vedette à une fête de l’andouille en 1965 ;
  • Audiard avait un immense talent mais pour moi c’était un sous Jeanson ;
  • Jean-Pierre Mocky (paix à son âme, NDLR), lui il est fou mais en même temps je l’adore ;
  • les Vieilles canailles c’est Johnny qui en est à la base. Son idée était qu’on se retrouve entre potes pour faire les cons, pas pour le fric comme certains disent… (Vraiment ? Lire Jacques Dutronc à ce propos dans Schnock N°14 -N.D.L.R.)

Schmoll a dit aussi :

  • Quand j’étais môme, j’avais une copine, Josette, de confession judéo-chrétienne , donc de religion inavouable. On l’avait surnommée « la valise », parce qu’elle était trop gentille (on dit « bête » comme une valise)… Pour se venger elle m’a appelé « Schmock », ce qui en argot yiddish  signifie « connard »; cela s’est transformé en Schmoll.

Eddy Mitchell a dit bien d’autres choses encore dans l’interview fleuve donnée à Schnock ; et comme toujours, alors que l’on croit tout savoir des vieilles idoles, Schnock libère leur parole. Passionnant. Comme l’est l’interview de son compositeur fidèle, Pierre Papamiandis qui signa aussi des tubes pour Michel Delpech, Grace Jones ou encore Ray Charles.

Mention spéciale enfin au Darry Cowl revisité par Thierry Boeuf avec le concours d’Edouard Baer, de Christophe (!?), Jean Reno, du professeur Rollin…

Schnock, à lire dans le train, l’avion, le Flixbus, l’auto Blabla… et partout où que vous vous posiez.

La Tengo Éditions

SCHNOCK, N°31

LE PETIT LIVRE FRENCH POP, H.BOURHIS-H.TANQUERELLE

Petit livre popMelody Nelson en couverture, quelle drôle d’idée ! Ainsi donc Serge Gainsbourg serait l’incarnation la plus pertinente de la French Pop ? Jane Birkin ? Pourquoi pas ! Il faut s’entendre alors sur le sens donné au mot. Qui ne désigne plus rien précisément, acception vrillée depuis des générations jusqu’à l’essorage complet. Tout est Pop prétend Alain Chamfort, interprète symbolique de la malléabilité du terme, dont la signification a évolué au fil du temps jusqu’à n’en plus avoir aucune. Plastique, étirable, contorsionniste à l’extrême, le mot Pop est devenu liquide. Encore l’un de ces glissements sémantiques dont l’époque est incontinente. Ainsi découvre-t-on dans ce Petit Livre sériel, French Pop après avoir été Rock, Beatles, Black music, que Piaf, Trenet – il est l’homme qui a posé les bases de ce qu’on appellera la pop française écrivent les auteurs-, Brassens, Pierre Henry, sont pop ; mais aussi Sidney, Bérurier Noir, Elmer Food Beat, François Hadji-Lazaro, La Rumeur, David Guetta… Un grand fourre-tout en mode Chez-Casto-y’a-tout-c’qui-faut ; Pop comme un alibi pour un inventaire du made in France dont le -presque- seul intérêt est de faire nombre. Presque, car comme d’habitude, habitude prise avec la répétition, ce Petit Livre, très documenté, enrichi de courtes BD, de focus sur des pochettes de disques emblématiques, bourré d’anecdotes, d’apartés media, balaye plus de deux siècles d’histoire de France en tenant une chronique sociétale autant que musicale. Un livre qui, sous les portraits, essentiellement croqués en noir et blanc (Lavilliers) par Bourhis, flirtant avec la caricature, dessine la trame d’une société en mouvement, en rapporte les hoquets, les soubresauts ; la musique pour illustration de ses mutations. Et l’on se dit finalement que quelque forme qu’elle prenne, autrement dit, quelque qualification qu’on lui attribue, la chanson n’est que l’expression de l’humeur du corps social. Ce qui fait du Petit Livre French Pop un authentique livre d’histoire(s) de France.

Éditions Dargaud, 244 pages, couverture cartonnée, quadrichromie ; chronique 02/2019

LE PETIT LIVRE FRENCH POP, H.BOURHIS-H.TANQUERELLE

ENTRETIENS AVEC GOTLIB, NUMA SADOUL

IMG_20190102_0001« Je ne suis pas un spécialiste de la musique mais j’adore ça. Avant la Pop, c’était la musique classique et les variétés » raconte Gotlib. La Pop: si, dans la conversation qu’il a avec Numa Sadoul, sont évoqués Zappa, Santana, Yes, Bowie, Roxy Music, les Stones, Captain Beafheart, Magma… aucun d’entre eux ne se hisse au niveau auquel il place les Beatles ; une véritable vénération : « Je connaissais les Beatles, bien sûr, je les écoutais d’une oreille distraite à la radio… [Je les] ai soudainement découverts [quand] je suis tombé sur Sgt. Pepper … Du coup j’ai acheté tous leurs albums ». Mais Gotlib et la Pop, ce n’est pas que les Beatles et, notamment, la double page qu’il leur consacre dans le journal Pilote quand ils se séparent. C’est aussi les dessins parodiques dans sa Rubrique A-Brac ; Hamster Jovial dans Rock & Folk ; Pop Rock et Colégram dans Fluide Glacial ; la pochette du disque La guitare à Dadi 3et quantité d’autres citations sous le crayon. Rock et pop occuperont une place significative dans son travail et, plus largement, dans son quotidien que creuse l’échange qu’il a avec l’auteur de ces Entretiens avec Gotlib. Retranscription intégrale et illustrée d’enregistrements effectués en juillet 1973, en partie utilisés pour une monographie publiée en 1974. « Et jamais mis à jour », précise l’auteur, ajoutant, « on peut, pour se consoler, affirmer que Gotlib avait à peu près tout dit à ce moment là, et que l’essentiel de sa créativité d’auteur-dessinateur est ici préservé ». Une biographie inachevée en quelque sorte, qui dévoile cependant plus largement son histoire personnelle, son cheminement d’auteur, d’entrepreneur, et met en relief tout ce que la dimension désormais statutaire de la BD, marché de l’édition le plus dynamique tous secteurs confondus, lui doit.

Editions Dargaud, chronique 25 décembre 2018

ENTRETIENS AVEC GOTLIB, NUMA SADOUL

MICHKA ASSAYAS, VERYGOOD TRIP Le rock au pays des rêves

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« Very good trip », le livre : quelle drôle d’idée que de transcrire le verbatim de l’émission éponyme de Michka Assayas ! Autant une conférence, un enseignement appellent un passage à l’écrit, autant le rythme, la forme des interventions radio sont, a priori, inappropriés à la lecture. Certes, à la radio, animateurs et journalistes rédigent les interventions qu’ils vont lire à l’antenne. Pas d’improvisation, ou très peu, ce qui évite de « savonner », chercher ses mots pendant le direct. Mais, contrairement à ce qu ‘écrit l’auteur dans sa préface, « A la radio, la règle [n’]est [pas] de parler comme on écrit ». L’écriture radio est attachée à la voix, au phrasé, à la respiration, à l’articulation et impose ses règles de facto, écriture compacte, alerte, phrases courtes… ce que l’écrit n’a pas à prendre en compte. Et de poursuivre : « J’ai ainsi développé pour la radio un style intermédiaire : une écriture parlée qui donne l’illusion de l’oral spontané, tout en évitant ses scories ». En somme, ce que fait tout animateur ou journaliste. Michka Assayas découvre l’eau tiède…

Revenons au livre : il restitue le contenu d’une sélection de vingt-sept émissions, du vingt-sept juillet 2015 au 15 juin 2017. Très documenté, bourré d’anecdotes à la marge sur les artistes auxquels il s’intéresse, le livre permet de « réviser » l’émission, de se la remettre en mémoire, de reprendre en se donnant du temps la somme d’informations dont il la nourrit, le plus souvent passionnante (France Inter, 21h-22h, du lundi au vendredi). Et là, évidemment, manque le son, car l’on découvre que l’on a oublié le titre de Spirit, de Meilyr Jones, d’Aurora, de Pond, de… Le salut est dans le podcast.

MICHKA ASSAYAS, VERYGOOD TRIP Le rock au pays des rêves

LEONARD COHEN, I’M YOUR MAN La vie de Léonard Cohen

IMG_20180615_0001 (2)Bientôt les vacances: voilà une somme éditée à point nommé. Biographie initialement publiée en 2012 aux États-Unis, elle arrive étonnamment tardivement en France, après avoir été traduite dans plus de vingt pays dont la Chine, la Corée, la Croatie.. Elle est signée Sylvie Simmons, née à Londres, américaine d’adoption, installée sur la Côte ouest des États-Unis post flower-power. A son actif, notamment, une biographie de Serge Gaisnbourg, de Neil Young, de Johnny Cash et bien des rencontres avec le gotha du rock, des seventies à aujourd’hui. Une journaliste rock établie et respectée autant par ses pairs que par le métier, unanimité trop peu commune pour être passée sous silence. Mais quel que soit le talent de l’auteur, un texte traduit est extrêmement vulnérable tant il reste tributaire de la restitution qu’en fait le traducteur. L’obstacle est ici remarquablement contourné par Elisabeth Domergure et Françoise Vella et le plaisir de la lecture indexé sur la souplesse de la langue.

Cette biographie se lit comme un roman. Un roman d’aventure car ce n’est pas une, mais mille vies qu’elle rapporte. Cohen est partout, et toujours au moment précis où s’écrit l’histoire; politique et artistique. Politique à Cuba pendant l’affaire de la Baie des cochons, en Israël pendant la guerre du Kippour… ; artistique, contribuant aussi activement que Dylan à l’émergence et à la reconnaissance du folk-rock, auteur si souvent repris qu’il traverse le temps au delà de ses propres enregistrements. Bref, un personnage central de l’histoire de la musique dont cette biographie, extrêmement fouillée révèle des facettes ignorées et inattendues. Qui aurait pu l’imaginer déclarer: «La guerre est formidable…C’est une des rares occasions où les gens peuvent révéler ce qu’ils ont de meilleurs en eux»?!

C’est aussi cette face cachée que révèle Sylvie Simmons. Des propos en roue libre recueillis au cours de très nombreux entretiens directs avec L.Cohen, avec ses proches ; des archives qui lui ont été ouvertes, de cette abondante matière ainsi rassemblée, elle a fait un récit palpitant. Il ne témoigne pas seulement de l’artiste, mais aussi de l’homme, de ses affres, de ses errances, et du demi-siècle qu’il a traversé. La biographie indépassable de Léonard Cohen?

Sylvie SIMMONS, Editions L’ECHAPPEE, 512 p.

LEONARD COHEN, I’M YOUR MAN La vie de Léonard Cohen

INTERFERENCES

IMG_20180209_0002La mythologie de Radio Caroline doit autant à Frederica, le ferry émetteur naviguant en mer du Nord, qu’à Emperor Rosko, DJ électrique, prototype de l’animateur moderne rapidement enrégimenté par la BBC puis RTL, puis Europe1. L’histoire, la grande récupération, ou la foire des animateurs, se répétera puissance 10, avec l’avènement des radios libres. Interférences, du nom de la revue militante contre le monopole de la radio publique fondée en 1975, rapporte le jeu de cache-cache des «pirates» et des pouvoirs publics; la fascination du medium sur un public jeune brûlant d’être acteur plus qu’auditeur: manger le micro pour partager ses coups de cœur musicaux, pecho les meufs ou combattre le système en place. Tout un programme dans lequel l’adolescence se fondait dans l’âge «jeune adulte», consommateur équivalent radio de la ménagère télé de moins ce cinquante ans. Outre un survol historique et la peinture de caractères d’une époque jouisseuse, le récit des auteurs met en forme une intrigue en tension qui porte la narration de bout en bout. Bien plus qu’un documentaire sur les radios dites libres, Interférences met en regard le parcours de vie de deux amitiés adolescentes, celle de Pablo l’immigré, et d’Alban, en rupture d’une famille de petits bourgeois cathos. Le récit, teinté de manichéisme, est porté par un trait ligne claire, option noir et blanc qui sert habilement le propos. Et rythmé par la bande son de décennies effervescentes qui, du rock roots au punk finissant, ont émancipé trois générations en faisant éclater la gangue asphyxiante du vieux monde.

Laurent Galandon – Jeanne Puchol, Editions Dargaud

INTERFERENCES