FANTASTIC MISTER ZGUY, L’EPOPEE COOL

Fantastic Mister Zguy s’inscrit dans ce courant néo-french pop qui puise aux années Toesca pour une relecture nouveau siècle sous influence rock indé. L’Épopée cool est donc de ces tambouilles contemporaines qui malaxent les ingrédients d’une variété pop manufacturée et d’une pop rock artisanale plus ouvragée. « Sa démarche a le don de séduire l’oreille tout en rafraîchissant la mémoire » prétend la bio maison. Affirmant cela, elle n’enjolive ni n’affabule. Rare. Autrement dit, voilà un entre-deux -hier/aujourd’hui- documenté qui oscille entre une charge grosse cavalerie, registre Plastic Bertrand (T’es beau) ou Gérard Blanchard (Un petit tu me manques), et l’expertise esthète du Cadre noir, registre Providence (Au réveil quotidien), Étienne Daho (Au balcon de l’insomnie), Kurt Vile (Le monde polychrome), point d’orgue avec la citation d’Adam green Dance with me. Mention spéciale aux savoureux chorus swing laid back en famille, Argentine, Mon ami fantastique et Alter Ego. Cet ensemble alimente une curieuse ambivalence entre adhésion sans réserve et rejet pavlovien. Ambiguïté à lever pour contredire enfin le sombre pronostic du Cardinal de Retz, car, prenons le pari, il n’en sortira pas à son détriment.

Un disque Modulor

FANTASTIC MISTER ZGUY, L’EPOPEE COOL

ALELA DIANE, LOOKING GLASS

Divorce et déménagement seraient, dit-on, deux épisodes traumatiques de la vie. L’un et l’autre induisent un retour sur soi, flash-back introspectif sur le temps qui fuit. En général, il s’avère être un douloureux bilan d’étape. Avec deux divorces, celui de ses parents, le sien, et autant de déménagements, Alela Diane fait carton plein. The Pirate’s Gospel, premier album choc (2004) auto-produit avec son père musicien qui l’accompagnera sur scène, creusait son histoire familiale. Looking Glass, en est le chapitre 6. Ce qu’elle confirme à J.F. Convert : « Ma musique est une partie très profonde de ce que je suis, et j’ai toujours trouvé naturel que la musique soit une extension de ma vie… J’ai toujours intégré des éléments de ma vie personnelle dans ma musique. Mes chansons sont un témoignage de qui je suis et d’où je viens. » Et « où je suis » aurait-elle pu ajouter, comme en témoignent les deux titres qui ouvrent le disque Paloma et Howling Wind : ils rapportent un événement climatique violent vécu par Alela, l’un au Mexique, l’autre dans le Nord Ouest de l’Oregon. Mais surtout, ils amorcent une réflexion plus ouverte sur les spasmes de la planète et ses dérèglements « ce vent violent qui souffle en ce moment sur notre monde : le changement climatique, la pandémie, les incendies, la soif de justice. » Car Looking Glass, dit-elle, est « un album d’observation de l’état du monde. » Et non simplement une tranche de vie d’artiste flirtant avec la quarantaine. Pour autant elle se raconte toujours, la parentalité descendance-ascendance (Camellia -Mother’s arms), se retourne sur sa jeunesse caressant la nostalgie de ses premières tournées (We beleived), de son enfance dans la maison d’une famille encore unie (Dream a river). Ce rêve est le sommet du disque dans lequel sa voix d’une limpidité sans scories et des arrangements d’une délicatesse tendue vers l’épure sont emblématiques de l’excellence de l’ensemble. Looking Glass est un disque puissant.

Un disque Naïve

ALELA DIANE, LOOKING GLASS

MARTIN COURTNEY, MAGIC SIGN

En repêchage : Magic Sign, le deuxième album solo de Martin Courtney, tête pensante et agissante de Real Estate, est sorti en juin, quelques jours avant la longue césure estivale. Mauvais tempo, mauvais karma. L’été ne goûte pas le travail léché. Il lui préfère le martèlement des BPM et les vociférations des chansons à boire, cornes d’abondance saisonnière de l’industrie musicale et mirages hédonistes de l’estivant(e). Alors comment prendre pied dans ce tapage lorsque, auteur-compositeur-interprète on affectionne un chant posé, des harmonies légères, des compositions mélodieuses, des chansons douces en somme? Injouable, inutile d’y penser. Donc attendre, faire le dos rond et revenir lorsque l’agitation est retombée. Car Martin Courtney est expert en chansons douces. Seul ou avec son groupe -cet album a été écrit en même temps que Half a human – il ouvrage une jangle pop de charme, guitares carillonnantes, voix sonore et tempo mesuré, sous contrôle, à la lisière de l’indolence, détachement feint. Exception faite de Sailboat, pas un titre ne déroge à cette grammaire : « Pour une raison quelconque, j’ai toujours pensé que je n’avais pas le droit de faire du rock. Sailboat c’est une tentative. J’ai eu la chance d’être accompagné sur le titre par Matt Barrick, qui a joué de la batterie sur la plus grande chanson rock des années 2000 The Rat des Walkmen. Je n’aurais pas pu le faire autrement. » Renouvellera-t-il sa tentative ? Dispensable. Il est très bien dans sa zone de confort. A l’amorce d’une saison sombre et froide Magic sign est le rayon de soleil dont nous avons tous besoin.

Un disque Domino

MARTIN COURTNEY, MAGIC SIGN

GA-20, CRACKDOWN

Il y a environ un an, Try it…You might like it, l’album du trio bostonien, balayait le répertoire de Hound Dog Taylor en dix titres. Du blues, du blues, du blues, ce sont des joueurs de blues. La trajectoire n’a pas dévié, ce que confirme le guitariste Matt Stubbs : Crackdown est bien un disque « de blues électrique traditionnel basé sur des chansons que nous aimons ». Et que nous faisons, aurait-il pu ajouter puisque cette fois-ci, dans un format identique, dix compositions dont un instrumental, on ne relève qu’une seule reprise : Just Because, tube R&B de Lloyd Price de la fin des années 50. Elle a d’autant moins dévié, qu’en fait, Crackdown est la suite de leur premier album Lonely soul comme Stubbs le précise à Hannah Means-Shannon : « Ce sera le troisième LP, mais il a été enregistré avant le disque Hound Dog. Nous l’avons mis sur l’étagère pendant la pandémie, parce que nous voulions nous assurer que nous pouvions tourner derrière. Puis, pendant la pandémie, nous avons enregistré le disque Hound Dog. Crackdown est donc une suite de Lonely Soul. Nous sommes retournés dans le même studio et avons travaillé avec le même ingénieur. Mais nous voulions aller de l’avant; nous écoutions beaucoup de musique country, de soul et de garage rock. Par conséquent, différentes formes de la musique Blues se glissent dans Crackdown. Lonely Soul était assez Chicago blues de la fin des années 50, un peu début des années 60. Crackdown est plus marqué début des années 60. » C’est un enregistrement spectre large dont la sincérité dans l’engagement testimonial est incontestable : au fil des chansons, le blues de GA-20 remonte le delta, du métissage codifié et séminal des musiques populaires blanche et noire des états du sud, dont naît le blues, au blues électrique multiracial du ghetto Chicagoen. Matt Stubbs n’a-t-il pas longtemps été compagnon de route de Charlie Musselwhite, lui même protégé de Muddy Waters ? Réalisateur à la manœuvre, Stubbs s’attache à reconstituer le passé. Il explique à Ellie Rogers avoir utilisé des techniques d’enregistrement vintage : « Nous avons apporté beaucoup de vieux amplis et guitares et nous nous sommes amusés à explorer différentes combinaisons ; nous avons pris beaucoup de temps à composer les sons de la batterie et de la guitare. » De Fairweather Friend, ouverture pied au plancher façon Jimmy Vaughan à… Fairweather Friend (Final goodbye), clôture remplissage de l’aveu même de Stubbs (« Nous avions déjà neuf chansons, mais nous avions l’impression que nous avions besoin d’un peu plus à la fin de l’album. Nous pouvions prendre cette chanson forte et rapide qui ouvre l’album et en faire une version dépouillée, un peu triste »), GA-20 suit son cahier des charges – « différentes formes de blues » – à la lettre : By my lonesome, blues teinté de classic rock, ou l’inverse, façon Chuck Berry ; Dry sun, blues teinté de country, ou l’inverse ; Just because , I let someone, Gone for good blues chicagoen pur jus; Crackdown instrumental psyché-blues ou le contraire, « joué un peu comme en live ; le blues est fait pour être joué en live. Il s’agit de raconter des histoires. Nous aimons faire des disques, mais jouer en live est encore plus important pour nous ». Avec sept dates en France, le RV est pris.

Un disque Colemine/Modulor

* https://www.bandsintown.com/fr/a/15242332-ga-20

GA-20, CRACKDOWN

DREAM SYNDICATE, ULTRAVIOLET BATTLE HYMNS AND TRUE CONFESSIONS

Que peuvent bien avoir en commun le Velvet Underground, Television, les Ramones, Steely Dan, Roxy Music ? Réponse de Steve Wynn : tous ont influencé The Dream Syndicate. Mention spéciale, assez inattendue à vrai dire, au combo de Brian Ferry : « S’il y a un groupe qui met tout le monde d’accord au niveau des influences, c’est bien Roxy Music, dont nous sommes tous de grands fans ». Et, pour faire bonne mesure, d’ajouter plus avant dans sa conversation avec B. Roisin : « Nous appartenons à la même mouvance que les Modern Lovers, The Only Ones ou The Gun Club ». Le panorama sonore ne serait pas complet sans évoquer, last but not least, Rain Parade, Green on Red, True West, The Long Ryders,The Three O’Clock, The Plimsouls, guérilleros réactionnaires du Paisley Undergound qui, dans les années 80, s’employaient superbement avec le Syndicat du Rêve, à tailler des croupières au punk rock. Mais le fondement du Dream Syndicate, celui de toutes les formations Paisley Underground, c’est le Garage rock des années 60. Pas étonnant donc que les guitares scintillent dans cet album qui scelle le retour aux origines, celles de The Days of Wine and Roses, carte de visite qui inonda les États-Unis, l’Europe, et mit le groupe sur orbite. Fire Records, le label du Dream Syndicate, indique qu’avec Ultaviolet battle hymns and true confessions le groupe abandonne « ses premières influences Velvet Underground [et se tourne vers] le glam britannique et plus encore le kraut-rock allemand… mélange le groove en boucle de Neu et celui d’un pyschédélisme mélodique classique ». Si le superbe Beyond control étaye l’hypothèse kraut-rock, on sèche, sans conséquence, sur « le glam britannique », vers lequel le groupe s’était unanimement tourné très tôt à en croire S.Wynn. Et quoiqu’en dise la maison de disques, il a toujours Lou Reed dans la peau. Démonstration par The chronicles of you et le très laid-back Hard to say good-by. Dans la fougue du commencement (1982), Wynn affirmait pouvoir « faire des compromis sur ce que je mange, l’endroit où je dors, mais pas sur la musique que je joue ». Pourquoi en ferait-il aujourd’hui ? Il ne renie rien ni personne et joue toujours un solide rock d’auteur.

Un disque Fire Records
DREAM SYNDICATE, ULTRAVIOLET BATTLE HYMNS AND TRUE CONFESSIONS

ARCADE FIRE, WE

S’il est une constante avec laquelle Arcade Fire traverse le temps, de Funeral (2006) à ce septième album We, c’est l’énergie : ça pulse et bouge toujours fort, avec plus ou moins d’emphase. Ici, Nigel Godrich (Deus ex machina de Radiohead) en renfort à la réalisation, c’est plutôt moins. We donc : d’abord un objet, packaging soigné, gros plan sur un regard cyclopéen inquisiteur signé JR, enrichi de quatorze images façon polaroid glissées dans le CD, textes aux versos ; d’un poster à déployer inséré dans le vinyle. We, c’est « l’un de nos mots les plus lourds de sens avec le moins de lettres » déclare Win Butler à M. Assayas, genre « débrouille toi avec ça ». Soit. Autre donnée avérée, We c’est le titre d’un concept album dans lequel le texan philosophe, philosophe… philosophe à loisir pour préciser le sens à donner à son travail et expliciter le mode d’emploi. Ainsi de ce regard borgne : « Il existe un trou noir au centre de notre système solaire, Sagittarius A. Je me suis rendu compte que le trou noir c’est le symbole pour tout un chacun de la nécessité de s’échapper de soi même, de s’échapper du monde, de fuir le pessimisme, l’anxiété générale ; une fois que chacun atteint ce trou noir, il se rend compte que ce trou noir c’est lui-même, c’est son œil à lui, il n’y a rien à fuir. La fuite est inutile ; tout est en nous ». Soit. Le récit, mis en forme en deux ensembles I et We, s’intéresse aux « forces qui menacent de nous séparer des gens que l’on aime, et est inspiré par le besoin urgent de les dépasser ». Un disque volontairement ramassé (7 titres) parce que « cette fois c’était plus stimulant de travailler une forme plus courte ; c’est toujours plus difficile d’élaguer et ce n’est possible qu’avec de l’expérience ; dans cette période qu’on traversait et qu’on vit encore [covid], c’était plus cohérent de travailler avec des restrictions, comment faire avec peu, comment exprimer avec concision ». Et d’ajouter « Moins c’est plus mais parfois plus c’est plus ». S’il le dit… Certes, selon le proverbe « l’œil ne voit rien si l’esprit est distrait ». En s’affranchissant d’une pensée dont l’extime se dissout dans l’universel, juste pour se distraire, rien ne sera mis en péril. Arcade Fire c’est une énergie décoiffante sur scène, canalisée en studio dans un superbe oxymore : tendance rock héroïque-Waterboys (Age of anxiety I, The lightning I II), crescendo lyrique (Age of anxiety II, Unconditional I), ascendance pompier (End of the empire I II III IV) versus -talent fou des producteurs- une infinie subtilité des arrangements et des mélodies entraînanthousiasmantes. Pour point final, une balade U2besque (We). Et puis, le dira-ton jamais assez, Win Butler et Régine Chassagne, tout en puissance et nuances, chantent divinement bien.

Un disque Sony
ARCADE FIRE, WE

PETER DOHERTY & FREDERIC LO, THE FANTASY LIFE OF POETRY & CRIME

Peter Doherty et… Charlotte Gainsbourg : Sylvie Verheyde les avait rassemblés sur grand écran pour La confession d’un enfant du siècle. Si le souvenir du film, présenté à Cannes en 2012*, s’est estompé, la rencontre de Peter et Charlotte, que l’anglais rapporta sans filtre, est restée en mémoire. Une séquence qui défraya la chronique au registre Fait divers, occultant ses débuts d’acteur et les compliments de la réalisatrice sous le charme : « il a cette profondeur dans la légèreté qui peut paraître superficielle sans l’être jamais ». C’est très exactement ce que l’on peut dire du chanteur Doherty à l’écoute de The fantasy life of poetry & crime. Conséquence d’une autre rencontre, fructueuse si l’on en croit l’accueil fait au disque, celle de Frédéric Lo, voltigeur des causes perdues, et de Peter Doherty, clochard céleste dans un entre-deux rédempteur. Il est là, occupant l’espace dans son entièreté avec une désinvolture désarmante. Sur des mélodies ciselées par Lo, le chant, instinctif, flirte avec le vide. Toujours sur le fil, la voix vrille et se rétablit ; cherche un point d’appui et rebondit ; dérape et retrouve la note. Doherty chante approximativement mais avec une charge émotive pleine d’éloquence qui balaie toutes les réserves. Un chant titubant, totalement assumé puisque jamais apuré, tous contextes considérés, Libertines, Babyshambles, Puta Madres ou en solo dont le premier jet Grace/Westlands (2009) trouve un écho éclatant dans cette récidive. Ici cordes et piano viennent efficacement le consolider ( The fantasy life of poetry & crime – The Epidemiologist – The ballad of…). « À mesure que Fred inventait ses idées musicales, j’écrivais les paroles sur le vif. C’était un défi à la fois excitant et incertain, car on ne savait pas si l’inspiration serait toujours là le lendemain, mais elle l’était bel et bien » commente Doherty. Le disque s’est ainsi fait, sans temps mort dans l’étroite complicité d’un poète-interprète et d’un compositeur-réalisateur très inspirés. Défi relevé avec brio XXL.

Un disque Virgin
* sélection Un Certain Regard,
PETER DOHERTY & FREDERIC LO, THE FANTASY LIFE OF POETRY & CRIME

LAVILLIERS, SOUS UN SOLEIL ÉNORME

Depuis des lustres, Bernard Lavilliers écoute le cœur du monde, en prend le pouls. Depuis des lustres, il en entend la sévère arythmie. La mondialisation dont il témoignait, dès les années 70, n’était pas heureuse. Pouvait-il en être autrement lorsque son tropisme latino-américain l’emmenait là où les États-Unis exportaient exactions et coups d’état avec l’onction du reste de l’occident, car les barbares habitaient aussi en Europe. A soixante-seize ans, qu’il porte beaux, Lavilliers n’a pas renoncé aux voyages, ni aux causes perdues qu’il défend toujours sur des musiques tropicales. Direction l’Argentine : « Ils sont fatigués les portenos / Fatigués de l’avoir dans l’os / Inflation, chômage et des promesses… » (Les portenos sont fatigués). Il n’a rien perdu de son engagement politique même s’il concède aujourd’hui être un « anarchiste moins radical » que lorsque la violence et la mort [étaient] tatouées sur [ses] bras. Mais défouraille encore, contre les technos, « Jamais élus, toujours choisis / C’est le règne des petits marquis » , contre « Le Président [qui] est sur les dents / et malgré tout, il ment, dément effrontément… Il nous agace, il nous confine » (Beautiful days). Perspicace, Lavilliers anticipe le présent, lit en transparence le monde en marche : « Je croise de plus en plus/ la haine, la peur, la mort /…C’est juste après la guerre, on est dans l’entre-deux / On attend la prochaine, la dernière, la certaine … » (Le cœur du monde). Il cite Dylan et, pour stigmatiser la lâcheté, en appelle à Gaétan Roussel, Izia, Eric Cantona, histrion du ballon rond aussi étincelant en studio que Valérie Pécresse en meeting, et à Hervé* (Qui a tué Davy Moore ?). Pour célébrer Saint-Étienne, sa ville (Je tiens d’elle) il poétise avec les stéphanois du duo Terrenoire, les frères Herrrerias, car « la poésie est faite pour aller dans le cœur des gens [bien qu’elle ne soit pas] quelque chose d’esthétique obligatoirement... Ça peut-être quelque chose de très urgent ». Une urgence qui le tient en mouvement et donne, avec Sous un soleil énorme, l’un des plus beaux albums d’un répertoire déjà très riche.

Un disque Romance Musique

* révélation masculine aux Victoires de la musique 2021

LAVILLIERS, SOUS UN SOLEIL ÉNORME

SPOON, LUCIFER ON THE SOFA

Spoon : bien que longuement évoqué très récemment par Michka Assayas (Very good trip- France Inter 21/02/22- 24/02/22-24/03/22), voilà un trésor qui reste bien caché. Trop bien caché. Aussi loin que l’on remonte et aussi large brasse-t-on, aucune note, notice, notule, aucun article, aucun index de nos chères encyclopédies et autres dictionnaires du rock, ne recense ou n’évoque le groupe texan. Pourtant, Britt Daniel et son ami Jim Eno l’ont créé il y a trente ans ; un bail. Lucifer on the sofa est leur dixième album ; un stock. La détente aura été longue, les garçons convaincus et patients : les États-Unis tendront une oreille au cinquième (Ga Ga Ga Ga Ga – 2007) ; la France au neuvième (Hot thoughts – 2017), conséquence présumée d’une traversée transatlantique dans la pétole. Lucifer on the sofa est donc une cession de rattrapage d’exception, qui, pour quelques-uns scelle d’heureuses retrouvailles. Quelle que soit l’option, c’est une aubaine. Voilà un disque sans manière, et avec une intention que Britt Daniel explicite  : « C’est un disque de rock’n’roll qui n’est pas fait pour être écouté au casque ou pour exalter vos états d’âme dans votre chambre à coucher. Après la pandémie le monde a besoin d’un album qui vous explose à la gueule à chaque fois qu’il sort de la radio… » Pour cet album, Daniel souhaitait retrouver l’ardeur des débuts : « Nous étions plus un groupe de bar à l’époque. Tout ce que nous faisions, c’était répéter pour faire des concerts dans des petits bars ou clubs à Austin. » La méthode, le préalable à l’enregistrement, a donc été de jouer, travailler les chansons ensemble, en présentiel ; mâcher, remâcher chacune d’entre elles jusqu’à la conviction d’avoir bouclé l’affaire avant d’entrer en studio, puis enregistrer sans s’éterniser. Une prise et c’est dans la boîte. Pas de tournée, pas de scène pour roder les titres, la faute au Covid. Au final, beaucoup de fluidité, beaucoup de souffle, d’énergie modulée dans les dix titres, mixage guitare voix rythmique très équilibré. En ouverture, toutes guitares dehors, voix mordante, Daniel dynamite le Held de Bill Callahan, taxé à Smog. Accélère avec The hardest cut, la combinaison de trois choses explique-t-il à A.Qureshi : « les accords d’Alex (Fischel, claviers et guitare), mon riff et Run Run Run. J’ai toujours voulu avoir une chanson de Spoon qui avait l’ambiance de Run Run Run des Who. » Enchaîne avec The devil & Mister Jones, « une chanson pour la scène que j’aime vraiment » qui, au delà du renvoi dans le titre, évoque irrésistiblement les californiens Counting Crows. Et de continuer à jouer au jeu des analogies, qui transportent souvent outre atlantique – Stones, Kinks, Bowie, Oasis…- dans un ensemble qui fait aussi une belle place aux ballades dont le superbe Lucifer on the sofa qui referme ce disque feu d’artifice. Cependant jouer ce jeu n’est ni vider l’album de sa substance, ni gommer la personnalité du groupe. S’il porte une humeur changeante, donc des rythmes variés, Lucifer on the sofa n’est pas un album puzzle. Après tant d’années à forger une identité sans céder aux tendances des moments traversés, Spoon s’impose définitivement comme un acteur majeur du rock indé et signe là un disque de haut vol.

Un disque Matador
SPOON, LUCIFER ON THE SOFA

HAROLD and MAUDE B.O. , CAT STEVENS

Tout comme Easy Rider ou More, Harold et Maude est un film emblématique de la contre-culture culbuto oscillant de la fin années soixante au début des années soixante-dix. Cat Stevens en signe la B.O. Elle surfe sur le succès de Tea for the tillerman (1970), l’un des trois albums universellement populaires qui le firent empereur (avec Mona Bone Jackon 1970 et Teaser and the firecat 1971). Elle en duplique quatre titres : Where Do the Children Play?, Miles from Nowhere, On the Road to Find Out et Tea for the Tillerman); reprend les deux inédits composés pour la circonstance, Don’t be shy et If you want to sing out, sing out. A l’occasion de son cinquantième anniversaire, la réédition qu’en fait le label Panthéon est une heureuse exhumation à plusieurs égards. Elle l’est parce qu’exhaustive, c’est le moins. Elle l’est parce que, vinyle ou CD, le prix en est décent, c’est le mieux. La valorisation collector de la précédente et première édition complète, 2.500 exemplaires exclusivement vinyle (2007), atteint des sommets sans oxygène. Elle l’est parce que livrée dans une jaquette soignée-chic, lettrage gaufré, reprenant plein cadre le pas de deux champêtre et lumineux du couple détonant. Elle l’est encore parce qu’agrémentée d’un copieux livret illustré. Elle l’est enfin parce qu’elle rappelle opportunément quel auteur-compositeur-interprète hors du commun était Cat Stevens. Son soutien à la fatwa lancée contre Salman Rushdie en fit un paria alors qu’il s’effaçait dans la religion et avec lui le scintillement de ses mélodies folk-rock. S’il ne démérite pas depuis son retour sous les feux de la rampe en 2009, il a tourné le dos à la Pop-star qu’il était et qu’il moquait dans sa chanson, perdu de son inspiration, mais rien de sa voix. En se retournant sur le passé, cette réédition fait revivre le meilleur (de) Cat Stevens.

Un disque Panthéon

HAROLD and MAUDE B.O. , CAT STEVENS